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THIS IS MY COUNTRY
Fotografías de: Ingetje TADROS
Minorías
FOTOEVIDENCE
2016


Il est 7 heures du matin dans le parc des caravanes de Clinton, Missouri. La photographe Ingetje Tadros se tient au milieu des débris de téléviseurs, de meubles abandonnés et de voitures rouillées qui forment le décor de cette zone où les chiens aboient hystériquement. La porte d’une caravane s’ouvre dans un fracas soudain, répandant la lumière dans l’obscurité d’où ce détache la silhouette d’un homme d’une vingtaine d’années. « Ferme-la ! », crie t-il. Tadros intercepte son regard. « Qui êtes-vous ? », grogne t-il. « Qui êtes-vous ? », répond-elle avec assurance, dans un anglais fortement mâtiné de son accent néerlandais. Elle s’avance pour se présenter.
C’est ainsi qu’a débuté la première journée de Tadros au 63ème Missouri Photo Workshop de 2011, réputé pour son exigence et sa bienveillance sévère. Mais il en faut plus pour perturber Tadros, surtout lorsqu’elle cherche à faire un reportage d’aussi bonne qualité qu’une grande partie de son œuvre documentaire qui se confronte à des sujets tels que les minorités ou l’injustice sociale.
Née aux Pays-Bas, Tadros n’a cessé de prendre des photos depuis son adolescence. Elle a beaucoup voyagé dans sa jeunesse, avec un intérêt particulier pour les communautés tribales d’Afrique. Elle ne s’est toutefois pas limitée à ce continent, parcourant au fil des décennies plus de 55 pays. C’est seulement au cours de ces dernières années qu’elle s’est lancée en se concentrant sur le photojournalisme. Sa trajectoire a été rien moins que spectaculaire.
En 2015, Tadros a participé à Visa pour l’Image dans le cadre de la promotion de « This is My Country » (« Ceci est mon pays »), documentaire pénétrant sur Kennedy Hill, communauté aborigène basée à Broome, en Australie occidentale. Elle y est partie dans le cadre d’un contrat avec FotoEvidence, et soutenue par l’intérêt de revues telles que Stern. En 2015, elle a remporté le prix de l’Essai Photographique Nikon-Walkley Feature pour ce même travail, exposé cette année-là au Head On Photo Festival de Sydney. A Visa pour l’Image, elle a remporté cette année l’ANI Award. « This is My Country » compte en outre parmi les projections de l’Angkor Photo Festival, organisé au Cambodge en décembre.
Ce reportage n’évoque pas seulement la chance et le fait d’être au bon endroit au bon moment. Il dit aussi la détermination tenace d’une femme qui cherche à être la meilleure photographe possible et ses efforts pour y parvenir.
Durant ces quatre dernières années, Tadros, vivant à Broome avec son mari, où ils tiennent un restaurant, a concentré son attention sur son reportage dans la communauté indigène de Kennedy Hill. Avant de tourner son objectif vers son lieu de vie, elle a toutefois participé à de nombreux workshops dans le monde entier, aiguisant son savoir-faire notamment dans le cadre du Missouri Workshop évoqué plus haut.
« C’était vraiment dur », raconte Tadros à propos de sa semaine à Clinton, Missouri. « Il faut monter trois reportages en deux jours, le principal et deux de rechange. En plus, on ne peut pas commencer à travailler sur un reportage avant que le professeur ne l’ait accepté. Il y a 10 000 personnes et 64 photographes qui courent dans tous les sens pour essayer de monter leur projet : je vous laisse imaginer à quel point c’était fou ! »
Pour ne pas être devancée, Tadros a décidé de partir dans « la pire zone de la ville ». C’est ainsi qu’elle a atterri dans le parc des caravanes. Lorsqu’elle a vu l’homme ouvrir la porte de sa caravane et hurler sur le chien, elle a pensé qu’il était « celui qu’il me fallait ! Je lui ai expliqué ce que je faisais et avoué que sans savoir dire pourquoi, je sentais qu’il était un sujet intéressant. On s’est donc mis à discuter. Il avait le même âge que mon fils : en un sens, on a tissé des liens ». Tadros a découvert qu’il vivait dans la caravane avec sa femme et son bébé. Elle lui a demandé de soumettre l’idée à sa compagne en disant qu’elle reviendrait.
Quand les cours ont commencé ce matin-là, Tadros avait monté ses trois reportages. Après avoir entendu son résumé de celui sur le parc de caravanes, qui constituait son reportage principal, son professeur lui a répondu que c’était un projet trop difficile. « Il m’a annoncé qu’il me fallait aussi l’autorisation de la femme, donc j’y suis retournée. Elle était vraiment sympa et jeune. En tant que mère, je sais entrer en contact avec des gens de cet âge. Je leur ai dit que je devrais les suivre pendant quatre jours et que je n’avais pas le droit de leur donner d’ordres, que j’allais seulement faire un compte rendu de leurs vies, donc que s’ils restaient assis à ne rien faire, je les prendrais en photo assis à ne rien faire. Ils ont accepté. Je suis donc repartie, et le professeur a dit : ‘Non, on ne peut pas vous donner la permission, ce sera trop difficile pour vous.’ J’ai eu beaucoup de problème avec eux, je ne savais pas que défendre mon idée faisait partie de l’enseignement », rigole t-elle en y repensant. Ils m’ont laissée parler pendant une dizaine de minutes. J’ai débattu pour expliquer en quoi c’était un bon sujet, et ce que j’imaginais pouvoir faire avec. Ils ont fini par me donner leur accord. C’était un test en fait ! »
Depuis cette époque, Tadros a bâti de nombreux projets autofinancés autour de thèmes humanistes comme la santé mentale à Bali, où elle a réalisé un essai photographique sur des humains mis en cage, lors de son deuxième Momenta Workshop. Son reportage a été repris par les médias, et largement diffusé et exposé en Asie.
Bien que n’ayant pas besoin de gagner sa vie avec son activité de photojournaliste, Tadros travaille comme pigiste pour diverses agences et journaux, principalement sur des affaires locales. De nombreux évènements ont eu lieu à Broome ces dernières années. Tadros était donc très occupée, mais elle explique : « Je ne fais pas ça pour l’argent, mais pour le plaisir, pour apprendre et pour éveiller les consciences. Je sais que je suis privilégiée. »
C’est ce désir d’éveiller les consciences sur des sujets rarement évoqués ou traités par les médias grand public qui a amené Tadros à se tourner sur son propre lieu de vie, vers la communauté indigène de Kennedy Hill. « Vous êtes-vous déjà promenés dans une communauté aborigène dysfonctionnelle ? » demande t-elle. « L’atmosphère est vraiment très tendue, mais je suis une femme forte. J’y suis allée leur demander qui était le chef. Je leur ai parlé de mon activité et de ce que je voulais faire, pour prendre le temps de tisser des liens, de bâtir une relation. J’ai dû apprendre le langage du corps et comment me comporter avec les femmes, qui sont très fortes, mais aussi avec les hommes. Il faut être conscient de son environnement, et y aller lentement. » A deux reprises seulement, elle a senti que l’ambiance était trop pesante pour qu’elle puisse rester.
« Vous savez, c’est une communauté qui pratique l’alcoolisme compulsif, tout est très tendu et il y a souvent de la musique très fort. Je leur ai parlé de façon brutale, mais je me mets toujours au même niveau qu’eux, ou plus bas ; et je vais au casse-pipe, ça ne me dérange pas. Je leur ai demandé un jour : « Pourquoi vous me laissez toujours venir ? » Ils ont répondu : « La semaine dernière, il y avait un type avec un gros appareil à la grille qui restait là-bas pour prendre des photos. On l’a chassé jusqu’à sa voiture. Toi on ne te chasse pas, parce que tu t’assois toujours avec nous et tu nous demandes toujours avant de prendre une photo. »
Les mois sont devenus des années, et Tadros a construit une banque d’images étonnante, qui embrasse la vie à Kennedy Hill sous ses bons comme sous ses mauvais aspects. Plus elle s’intégrait, plus son accès s’élargissait. Les membres de la communauté ont commencé à l’autoriser à prendre des photos de moments d’intimité. « Je n’utilise pas toutes les photos que je prends, car c’est important de leur en donner en retour. Ils n’ont pas de belles photos de leurs familles et de leurs enfants, c’est super de pouvoir les aider de cette façon. Je leur laisse toujours des tirages. »
L’année dernière, son travail a pris une tournure politique lorsque le gouvernement australien a assigné Kennedy Hill à la fermeture en leur retirant les fonds fédéraux. Quelques-unes des maisons ont déjà été condamnées et clôturées. Tadros explique que la situation à Kennedy Hill est un indicateur de ce qui se passe dans les sociétés tribales du monde entier.
« Si l’on ferme les communautés, le savoir ancestral transmis de génération en génération disparaîtra et les populations seront perdues parce qu’elles seront déconnectées de leur terre, qui les nourrit physiquement, émotionnellement et spirituellement » explique Tadros. « Je cherche à attirer l’attention sur cette situation. J’ai toujours voulu travailler avec les populations tribales, dont les aborigènes font partie. Je vis chez eux. »
Ses photos de Kennedy Hill sont en noir et blanc, ce que Tadros explique être un choix conscient : la beauté du paysage autour de Broome pourrait distraire les spectateurs, qu’elle souhaite voir se concentrer sur les personnes représentées sur les photos. Chaque image raconte une histoire unique, grâce à l’accès dont bénéficiait Tadros, permis par son investissement incroyable, et par le temps qu’elle a donné pour instaurer une relation de confiance avec chaque membre de la communauté.
Même si elle dispose désormais d’un solide ensemble de photos sur Kennedy Hill, son reportage n’est pas terminé. Tadros poursuit ses visites à la communauté presque tous les jours lorsqu’elle est à Broome. Ses photos les plus récentes montrent des squatteurs du bush venus en ville après avoir quitté leurs communautés asséchées du désert, ou les stations d’élevage. « Ils m’ont dit de venir et qu’ils me prépareraient un damper. Viens à 4 heures du matin ! Je me suis donc levée tôt, et j’ai apporté de la farine et des œufs. J’ai pris de belles photos d’eux en train de cuisiner. »
Alison Stieven-Taylor


 

 
It’s 7am in a trailer park in Clinton, Missouri. Photographer Ingetje Tadros stands amidst the detritus of broken televisions, discarded furniture and rusting cars that are features of the park’s unkempt landscape. Dogs are barking hysterically. Suddenly a trailer door swings open spilling light into the gloom silhouetting a man in his early twenties. “Shut the fuck up!” he screams. Tadros catches his eye. “Who are you?” he snarls. “Who are you?” she replies boldly in English that is heavily laced with her native Dutch accent. She steps forward and introduces herself.
This was how Tadros started her first day at the 63rd Missouri Photo Workshop in 2011, which is renowned for its high standards and tough love. But there is little that unnerves Tadros, particularly when she is focused on getting the story, which is just as well as much of her documentary work centres on confronting subjects that involve minority groups and social injustice.
Since her teen years Dutch-born Tadros has taken photographs. In the early days she travelled extensively, and her particular interest was tribal communities in Africa. But she didn’t confine herself to that continent, and over the decades she’s travelled to more than 55 countries. It has only been in the last few years that she’s turned her focus to photojournalism throwing herself in the deep end and her trajectory has been nothing short of stellar.
In 2015 Tadros went to Visa Pour L’Image to promote ‘This is My Country’ her in-depth documentation of Kennedy Hill, an Aboriginal community in Broome, Western Australia. She came away with a book deal with FotoEvidence, as well as interest from magazines such as Stern, which recently ran a major spread. In 2015 she won the Nikon-Walkley Feature/Photographic Essay Award for the same body of work, which was on show at this year’s Head On Photo Festival in Sydney. At Visa Pour L’Image this year she took out the ANI Award and ‘This is My Country’ is also part of the projections at Angkor Photo Festival in Cambodia in December.
But this isn’t a story just about good fortune or being in the right place at the right time. It is a story about one woman’s dogged determination to be the best photographer she can be and the lengths she has gone to do that.
For the past four years Tadros, who lives in Broome with her husband where they run a restaurant, has focused on documenting the lives of the indigenous community at Kennedy Hill. But before she got to the point of turning her camera on her own backyard, Tadros attended numerous workshops around the world honing her skills including the aforementioned Missouri workshop.
“That was really tough,” says Tadros of her week in Clinton, Missouri. “In two days you have to come up with three stories, your main one and two back ups. And you can’t start on your story until the lecturer approves it. There’s a population of 10,000 and there’s 64 photographers running around trying to get stories so you can imagine it was crazy!”
Not to be outdone, Tadros decided to go to the “worst part of town” and that’s how she ended up in the trailer park. When she saw the man open the door of the trailer and yell at the dogs she thought, “that’s my boy! I told him what I was doing and said, honestly I can’t say why but I feel you are an interesting subject. So we started talking and he was the same age as my son and somehow we connected.” Tadros discovered he lived in the trailer with his wife and baby. She asked him to run the idea by his partner and said she’d be back.
By the time classes started that morning Tadros had her three stories lined up. When she pitched the trailer park story as her primary choice the lecturer said it was too hard. “He told me I needed permission from the wife also, so I went back. She was really nice and young. You know I’m a mother so I can relate to that age. I told them I had to stalk them for four days and wasn’t allowed to direct them. I was just going to document their lives, so if they sat around doing nothing that’s what I was going to photograph. And they agreed. So I went back and the lecturer said, no we can’t give you permission, it is going to be too hard for you. I got really shitty with them, I didn’t know debating the idea was part of the lesson,” she laughs at the memory. “They let me talk for about ten minutes, and I was arguing with them about why this was a good subject, what I could see happening with the story, and then they said okay you can do it. So it was like a test!”
Since that time Tadros has created numerous self-funded projects that focus on confronting, humanist themes including mental health in Bali, where she shot a photo essay on caged humans during her second Momenta workshop, a story that was picked up by the media, published widely and also exhibited in Asia.
While she isn’t driven by the need to make a living out of her photojournalism Tadros does work as a stringer for various agencies and newspapers mostly working on local stories. In recent years there’s been plenty happening in Broome and Tadros has been busy, but she says, “I don’t want to do it for the money, I really want to do it for pleasure, to learn and to also raise awareness. I know I am very privileged”.
It is this desire to raise awareness around stories that are seldom told, and rarely get mainstream media coverage, that led Tadros to look at her own backyard and the indigenous community at Kennedy Hill. “Have you ever walked into a really dysfunctional Aboriginal community? “ she asks. “It’s really, really full on, but I’m a strong woman. I walked in and asked them who was the boss. I talked to them about what I’d been doing and what I wanted to do and slowly I built up a rapport and relationship. I had to learn the body language and how to deal with the women who are very strong and also with the men. You have to be aware of your environment and take it slowly”. There have only been a couple of times when she’s felt the vibe was too heavy for her to stay.
“You know in the community there’s binge drinking and it’s full on and often the music is very loud. I speak really rough with them, but I always stay on the same level or go lower and sit in the shit, I don’t care. I asked them one time ‘how come you always let me in?’ They said, ‘last week there was this guy with a big lens at the fence and he was making photos over the fence and we chased him all the way back to his car. We don’t chase you because you always sit with us and you always ask to make photos.”
As the months became years Tadros built an amazing library of images that captured life at Kennedy Hill, the good and the bad. The more she integrated, the greater the access and community members began to allow her to photograph many personal moments. “I don’t use all the photos in my work, it is important to give back and they don’t have nice photos of their families and kids, so it’s wonderful to help in that way. I always give them prints”.
In the past year her work has become even more political as the Western Australian government has earmarked Kennedy Hill for closure as federal funding has been withdrawn. A few of the houses have already been condemned and fenced off and Tadros says what’s happening at Kennedy Hill is indicative of what is happening with tribal people all over the world.
“By closing communities, ancient knowledge that has been passed down through generations will get lost and people will be lost because of this disconnection (to the land) that nurtures them physically, emotionally and spiritually,” says Tadros. “That’s my drive, to draw attention to what’s happening. I’ve always wanted to do something with tribal people and the Aboriginals are tribal. I live in their backyard.”
The Kennedy Hill work is shot in black and white, which Tadros says was a conscious choice as the beauty of the landscape around Broome can be distracting and she wants the audience to focus on the people in her pictures. And every picture tells a unique story made possible through the access that Tadros has, access that comes through an extraordinary investment in time and the building of trust with each member of the community.
Even though she has a solid body of work now on Kennedy Hill, the story isn’t over for Tadros who still visits the community almost everyday when she’s in Broome. Her most recent photographs are of squatters from the bush who have come into town from desert communities that are dry or from cattle stations. “They told me come and we’ll cook damper for you. Come at 4am! So I got up early, brought flour and eggs with me and took some beautiful images of them making damper”. 
Alison Stieven-Taylor